jeudi 2 février 2012

À propos de la suppression des épreuves de culture générale ...

La Société française de philosophie avait publié en octobre 2009 un Communiqué sur la culture générale et les humanités dans l'enseignement, dont nous regrettons hélas, plus de deux ans après, l'actualité...
Nous avons choisi de reproduire ce texte dans son intégralité ici, avec l'accord de la Société française de philosophie, que nous remercions pour ce geste.

"La suppression envisagée de l'épreuve de culture générale dans nombre de concours de recrutement de la fonction publique (ou même sa limitation) expose la nécessaire démocratisation de l'enseignement et de l'accès à des charges publiques à un risque de grave perversion. Cette perversion consiste en un populisme culturel jugeant en fait les enfants du peuple incapables de soutenir les exigences de l'élévation au-dessus de soi constitutive de la vraie culture. Une telle libération spirituelle des situations réelles, natives ou acquises (pratiques coutumières ou connaissances transmises), toujours particulières, s'opère à travers leur relativisation, à effet critique, par la culture générale. Celle-ci permet alors à chaque homme de s'universaliser et, en devenant ainsi en lui-même l'Homme, de mieux s'accorder avec les autres hommes.
Assurément, la culture générale n'est une culture réelle que si, en premier lieu, elle se nourrit de la réalité particulière des formations et disciplines spéciales, scientifiques ou techniques, au plus loin d'un bavardage formel. Et que si, en second lieu, elle se définit par une assomption actuelle des trésors offerts par l'humanité passée. Mais ce souci d'une réalisation présente d'elle-même fait que son effort d'unification ou synthèse d'un esprit de plus en plus spécialisé et dispersé, au sein d'un monde en proie à une complexification accélérée, est de plus en plus indispensable et doit être de plus en plus intense. Ce n'est donc pas moins, mais plus de culture générale qu'il faut insérer dans la formation.
Il le faut notamment dans la formation initiale des lycées, et cela d'autant que les enseignements traditionnels de culture générale qui la couronnaient dans ce que l'on appelait autrefois les classes de rhétorique et de philosophie y ont été réduits. Ils constituaient une véritable propédeutique secondaire à l'enseignement supérieur. Cette propédeutique serait à recréer, dans les conditions du présent. Et, celles-ci étant ce qu'elles sont, sans doute serait-il bon de la prolonger et d'en redoubler les heureux effets en rétablissant aussi, au début des études supérieures, une propédeutique proprement universitaire scellant la continuité, à travers leur stimulante différence alors maîtrisée, de deux étapes essentielles de l'unique formation de l'esprit. Puisque, si la pensée se réalise dans les savoirs, toujours déterminés, ceux-ci ne progressent que par la pensée, toujours universalisante, la réduction de la culture générale, accoutumance systématique à l'acte de penser, bien loin de favoriser l'intégration culturelle, compromettrait donc à la fois le développement de la culture et celui du savoir.
La Société française de philosophie tient donc à rappeler que tout enseignement, s'il veut rester un opérateur de liberté, est nécessairement lié à la culture générale et aux humanités. Prises au sens large, qui concerne aussi les sciences et les techniques, les humanités désignent des parcours où, en apprenant des choses et des idées, on s'instruit en même temps de la pensée qui en rend la saisie possible. Sous prétexte que trop d'enfants ne maîtrisent pas bien l'oralité d'une langue maternelle, faut-il que l'école se borne au parler nourricier et renonce à toute langue littéraire ? Sous prétexte de rendre habile au calcul, faut-il renoncer à enseigner la démonstration ? Sous prétexte de faire entendre la prose, faut-il rendre sourd au vers ? Sous prétexte d'étudier les choses, faut-il priver la pensée de sa propre réflexion ? Il faut au contraire réaffirmer l'inverse : sans l'étrangeté de la langue littéraire, il n'y a plus de langues, mais des idiomes ; sans démonstration, il n'y a plus de mathématiques, mais des procédés ; sans le vers, la prose elle-même devient inaudible ; et une pensée qui renonce à se penser n'est plus une pensée."

S'il fallait y ajouter encore des arguments, on reprendrait les nombreux plaidoyers de Jacqueline de Romilly qui croyait si fortement en l'actualité de la grandeur de l'homme telle que décrite par les Grecs  :

"Le sens de la grandeur humaine est un but, une conquête, un effort toujours renouvelé auquel un homme digne de ce nom doit consacrer toutes ses forces [...]" (cf. La Grandeur de l'homme au siècle de Périclès)

De quelle grandeur humaine parlons-nous ?
Qu'est-ce qui remplacera la culture générale et les humanités, si elles viennent à disparaître?

Faudrait-il considérer que nous n'avons plus besoin de la culture et des humanités parce que, à l'heure d'internet, nous avons à portée de doigts toutes les données, immédiatement, et 24h sur 24 ?

Comment aiguiser le "goût de l'effort", et de l'effort "renouvelé", de surcroît, dans un monde ludique où, en surfant, on peut (croire) trouver tout ce dont nous avons "besoin" ?
"À quoi bon s'efforcer?", tendre de tout son être vers des connaissances héritées de mondes inactuels, démodés, dépassés?

Tel est bien le risque d'un tel raisonnement : faire glisser le patrimoine humain transmis par l'enseignement de la culture générale et des humanités dans le domaine de l'"inutile", du détail dont chaque homme pourrait se passer ...

Le goût de l'effort tend à s'amenuiser à mesure qu'augmente le sentiment de toute puissance lié aux illusions d'une connaissance toute "consommable", dans une sorte de supermarché des connaissances, où l'on pourrait contenter son besoin immédiat en parcourant des pages en diagonale, copiant/collant le prédigéré (voire l'indigeste...) nécessaire à un usage temporaire, (f)utile,immédiat, n'exigeant pas de lentes (re)lectures.

La tentation est d'autant plus grande de se laisser griser par ce grand vent, qu'on entretient par là une paresse facile et confortable. À trop vouloir papillonner sans rien fixer, à se nourrir d'approximations, c'est un embryon d'elle-même que la tête (même bien faite) tend à laisser, affamé, derrière elle.

On ne construit pas de murs solides sans matériau à assembler, à fixer. La culture générale propose des matériaux (ceux de notre patrimoine humain...) de cet ordre,  pour que chacun de nous puisse se les approprier, les partager, les échanger, mais être et agir dans le monde...  Pour bâtir un monde solide.

Si grande soit"la tentation de l'amnésie culturelle" (J. de Romilly, encore!), il est de notre devoir de résister à la suppression de la culture générale et des humanités, pour permettre à l'homme de demain de continuer de s'épanouir en tant qu'Homme et de répondre aux exigences de sa nature.


Maude Corrieras

*Vous pouvez également retrouver le texte de la Société Française de Philosophie sur le site internet de l'auteur : http://www.sofrphilo.fr/?idPage=32

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